La délibération éthique : contribution du dialogisme et de la logique des questions (logique érotétique)

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Serval ID
serval:BIB_43302
Type
PhD thesis: a PhD thesis.
Collection
Publications
Institution
Title
La délibération éthique : contribution du dialogisme et de la logique des questions (logique érotétique)
Author(s)
Quinche F.
Director(s)
Célis R.
Codirector(s)
Jacques F.
Institution details
Université de Lausanne, Faculté de théologie et de sciences des religions
Address
Lausanne
Publication state
Accepted
Issued date
2004
Language
french
Number of pages
302
Notes
REROID:R003783085; 30 cm; Old school value: Université de Paris 3 (Sorbonne Nouvelle), UFR de communication et Université de Lausanne
Abstract
Résumé
Le point de départ de cette recherche est l'affirmation étonnante de l'inexpressibilité par le premier Wittgenstein dans le Tractatus. En effet, dans ce texte célèbre, à l'origine du positivisme logique, Wittgenstein affirme l'absurdité de tout langage non-descriptif, réduisant toute possibilité d'expression sensée à la description d'états de faits. Cette position radicale influence encore certains courants philosophiques et idéologiques (dont le naturalisme).
Pourtant elle a été largement dépassée depuis par la notion de jeux de langage dans les Investigations philosophiques. Les frontières conceptuelles à tracer reposent sur des différences qui trouvent leur sens dans la praxis de notre forme de vie. C'est une invitation à l'analyse ou du moins à l'inventaire. Pour répondre à l'impasse de repousser le langage éthique du côté de l'absurde, nous nous efforcerons de montrer ce qui le rend génétiquement, linguistiquement, logiquement et pragmatiquement possible. Quatre types de conditions déterminantes seront dégagées. Nous reviendrons en conclusion sur la nature et le statut philosophique de ces « conditions de possibilité », nous efforçant de montrer la possibilité transcendantale d'un tel langage.
1) En premier lieu sont étudiés les éléments d'ordre génétique, aussi bien au niveau social (Mead) que psychologique (Piaget).
G. H. Mead nous apprend en effet l'importance de la communication avec les autres dans la constitution même de l'identité personnelle. La relation sociale permet de se penser comme personne au sein d'une communauté de langage. Mais les conditions sociologiques ne sont pas suffisantes pour caractériser un langage spécifique à l'éthique. En effet, Mead accentue le caractère conventionnel et non problématique du symbolisme langagier. Or force est de constater que le langage éthique n'est pas univoque, que les termes évaluatifs comme « bien », « mal », « juste » etc. n'ont pas de définition conventionnelle univoque, sans quoi l'on tomberait dans ce que G. E. Moore considérait comme une naturalistic fallacy. Ce ne sont d'ailleurs pas des termes du premier ordre, en cela on ne peut simplement les assimiler à des symboles - au sens de G. H. Mead - qui serviraient simplement à désigner des objets. Ils s'apparentent davantage aux termes du second ordre, car portant sur des relations (par exemple une relation entre action et ensemble de normes). Leur sens comme leurs attributions à telle ou telle action ne peuvent simplement être déterminés de manière conventionnelle et sociale, mais demandent au contraire une argumentation, une justification. Dans cet objectif seront examinées la genèse et l'acquisition des capacités argumentatives à partir des recherches de J. Piaget Ce psychologue s'étant particulièrement intéressé au développement des compétences normatives chez les enfants. Ses recherches montrent comment se construisent les capacités de raisonnement éthique, grâce à l'interaction avec les autres, notamment par le jeu et l'apprentissage des règles. Elles sont aujourd'hui des classiques de la psychologie.
On relève à chacun des stades de développement décrits par le psychologue les éléments rendant possible un langage éthique. Un des premiers caractères du langage, particulièrement important dans la genèse d'une pensée éthique, la fonction sémiotique (que l'on acquiert vers 1-2 ans) permet notamment de se distancier du réel immédiat, de la perception directe par l'usage de symboles- éléments médiateurs. Cette fonction permet de se représenter les objets et actions, d'imaginer des actions futures, de se remémorer des actions passées, d'envisager d'autres possibles.
Mais ceci n'est pas suffisant, pour qu'un langage éthique soit possible, il est également nécessaire que soient développées des compétences argumentatives, ainsi que celles d'un méta-langage, portant sur des normes et des règles. L'acquisition de ces capacités de pensée formelle (construire des hypothèses, poser des prémisses, en tirer des conclusions etc.) si elle s'avère nécessaire à la pensée logique, elle l'est également au développement d'une pensée éthique élaborée (le stade le plus développé de pensée morale coïncidant par ailleurs avec l'acquisition de la pensée formelle, vers 11- 12 ans). Cette capacité à opérer sur des propositions s'apparente à celle d'utiliser un métalangage. Ceci apparaît de manière particulièrement claire dans les exemples donnés par Piaget. Les enfants capables de délibérer à propos des règles d'un jeu, possèdent un autre langage que celui du jeu lui- même, de l'activité ; il peuvent ainsi expliquer cette activité et ses codes, mais aussi en contester les règles ou en proposer d'autres. Or ce quasi méta-langage apparaît essentiellement dans une relation de discours avec autrui. De là ressort une condition supplémentaire du langage éthique, à savoir, l'acquisition de compétences communicationnelles.
On tire alors des exemples de Piaget, ce qui apparaît comme la structure communicationnelle minimale d'une délibération dans un jeu normé. Structure où quatre niveaux de relations se distinguent et interagissent : relations entre les participants (communication, hiérarchie, transmission etc.), du participant à l'ensemble de normes de référence (relation de référence « abstraite »), relations des participants aux éléments du jeu (relation de référence) et entre les normes elles-mêmes (cohérence du système normatif).
2) Conditions d'ordre structural relevant du système de la langue.
Ce type de conditions peut-être découvert par une analyse linguistique de la langue en tant que système. Quelle doit-être la spécificité du langage pour qu'une éthique soit possible On tentera de répondre à cette question grâce aux investigations d' E. Benveniste. La langue doit permettre la modalisation des propositions, à savoir exprimer le possible, l'impossible, le probable, le désirable, la croyance, le doute, l'approbation, la désapprobation, l'obligation, modalités qui témoignent d'un positionnement (épistémique, doxastique, déontique etc.) de l'énonciateur face aux propositions simplement factuelles ou descriptives. A ces éléments dégagés par Benveniste on peut en ajouter d'autres, comme par exemple la nécessité de posséder des termes évaluatifs (de second ordre). De ceci découle une appréhension du système de la langue qui n'est plus linéaire (tous les termes ne sont plus au même niveau), mais qui distingue plusieurs niveaux d'abstraction.
Cependant l'analyse de la langue comme système s'avère insuffisante pour comprendre la spécificité d'un langage éthique, il est nécessaire d'interroger également l'aspect communicationnel de cette langue comme nous l'avions déjà souligné en examinant les thèses de Piaget. En effet, et c'est déjà perceptible dans les constatations de Benveniste concernant la spécificité du langage humain par rapport au langage animal. Les différences entre ces types de langages vont au-delà des simples différences de structures internes, mais s'étendent au type de relation que permettent ces différents langages. La possibilité notamment d'interroger, de répondre, par exemple ne relève pas seulement de la structure interne d'un langage, mais aussi du type de relation énonciative possible entre les interlocuteurs. L'analyse des conditions internes au système de la langue doit ainsi être complété par une recherche des conditions pragmatiques d'un discours éthique (cette investigation se poursuit dans les chapitres 7 et 8).
3) Conditions de type logique. Caractérisation du langage éthique à partir de la logique des questions, de la déontique et de la logique des mondes possibles
Quelle forme de langage pour une éthique dynamique et créatrice (Chapitre 2)? On s'inspirera là des intuitions de Wittgenstein dans sa Conférence sur l'éthique considérant que l'éthique est une investigation sur le bien. Wittgenstein dans ce texte plus tardif que le Tractatus, citant G. E. Moore admet non seulement l'existence d'un langage éthique mais le situe d'emblée dans l'ordre du questionnement. Mais quelle est la spécificité des questions éthiques ? Peut-on les caractériser formellement ? La plupart des caractérisations logiques ont été élaborées à partir des sciences (Belnap, Bromberger). Mais ces typologies peuvent-elles rendre compte de la forme des questions éthiques ? Ont-elles une spécificité ou peut-on les décrire à partir de structures (matrices), types (which, what, whether, why/hypothétiques, conditionnelles) et critères (taille, complétude, différence) déjà définis ? Ces éléments sont-ils utiles et suffisants pour penser la spécificité des questions éthiques ? Sont-ils nécessaires ? Nous distinguons ensuite à partir des éléments tirés de la logique des questions, la morale de l'éthique (Ch. 3). Cette distinction basée sur un degré plus ou moins fort d'interrogation sous-tend une critique d'une certaine morale, conventionnelle, fondée sur le simple respect des moeurs et des conventions, sans interrogation réelle. Mais une caractérisation du discours éthique uniquement à partir de questions isolées s'avère insuffisante. Comment passer de la simple question au questionnement ? De la question isolée au processus d'interrogation. Dans un tel processus on peut définir au moins cinq niveaux de questions : celles qui portent sur la situation problématique, le contexte, les mondes possibles, sur le normatif (le choix et la hiérarchisation des normes, la manière d'argumenter à leur propos), et sur les applications pratiques.
Les cinq niveaux précédents permettent de mettre en évidence la nécessité d'ouvrir le questionnement, de sortir de la simple conscience individuelle. Cet élargissement du questionnement est nécessaire pour d'une part reconstituer correctement la situation de départ, mais aussi pour envisager les conséquences possibles de nos choix et de nos actions. Le recours à la théorie des mondes possibles (Ch. 4) permet de comprendre comment se développent les questions éthiques à chacun des cinq niveaux décrits. Mais surtout cette théorie permet de comprendre ce que les réponses à ces questions peuvent apporter dans le processus de constitution d'un choix éthique justifié. En effet la théorie des mondes possibles permet de penser la cohérence des différentes réponses envisageables.
Par ailleurs la logique déontique (Ch. 5), met en évidence les limites de la réflexion logique sur les normes elles-mêmes, car cette forme de logique ne décrit pas les normes-ni même les actions, mais seulement les états de faits initiaux et ceux engendrés par les actions prohibées ou incitées. En cela G. von Wright perpétue, dans ses premiers textes, la tradition du premier Wittgenstein, considérant que seuls des états de choses peuvent être décrits et formalisés. Sa seconde logique déontique, si elle cherche à décrire l'obligation elle-même, possèdera aussi certaines limites, dont celle de produire des paradoxes. Mais elle a l'avantage de nous aider à comprendre les phénomènes de transgression des normes, mais aussi des échecs du questionnement éthique. En effet, dilemmes et paradoxes sont le lot courant de l'éthique comme l'expose la logique déontique. Nous tentons de comprendre comment surgissent ces paradoxes ou ces apories, afm de pouvoir, sinon les résoudre, du moins éviter qu'ils n'apparaissent. Si l'on remonte à l'origine de ces dilemmes, dont certains sont célèbres, on découvre qu'ils proviennent souvent de questions mal posées, ou de situations mal décrites sur lesquelles se construisent des raisonnements sans solutions possibles, sans réponse éthique. L'examen de ces cas permet de poser quelques conditions supplémentaires pour qu'un questionnement éthique puisse se développer sans se heurter à des paradoxes de ce genre.
On découvre ainsi que les conditions logiques posées sur les questions éthiques ne sont pas suffisantes pour garantir que les réponses apportées soient cohérentes. Il convient d'examiner plus précisément le processus d'argumentation qui articule les questions initiales aux questions intermédiaires, mais aussi la manière dont les réponses sont apportées, en d'autres termes la construction dynamique de l'argumentation elle-même.
Une argumentation peut respecter en apparence la forme d'un questionnement éthique (en posant des question de type éthique), mais aboutir à des réponses qui ne sont pas acceptables éthiquement. Comment cela est-il possible ? L'enfermement d'un seul locuteur sur sa seule conscience, comme on l'a déjà vu dans le Chapitre 3, même s'il respecte la forme des questions, leur réponses, par les limitations de cette posture égocentrée ne peut envisager l'ensemble des enjeux, ni même reconstruire à lui seul l'ensemble de la situation de départ. C'est là qu'apparaît la nécessité de s'ouvrir aux autres mondes possibles que ceux que l'on peut imaginer. Or comment s'ouvrir à ces nouvelles perspectives ? Précisément en entrant en relation avec d'autres. Or la relation privilégiée pour avoir accès non pas seulement aux faits, mais aux possibles imaginables par autrui, à ses ensembles de normes et de valeurs, à ses préférences, c'est la relation de dialogue. L'analyse d'une vignette éthique constituée par une équipe médicale, nous permet de saisir quelques uns des éléments et des difficultés propres à l'argumentation en éthique. Ouvrir l'argument au dialogue, demande également qu'on le repense de manière dialogique.
La critique du modèle 'argumentatif de Toulmin par F. Jacques, insérant l'argument dans une relation interlocutive, plus précisément dialogique, nous servira de base pour esquisser les éléments d'une argumentation propre au questionnement éthique. Un exemple issu d'une vignette d'éthique clinique illustrera et complétera ce nouveau schéma argumentatif.
Mais là surgit une nouvelle interrogation. En effet, les types de dialogues ou de pseudo-dialogues sont nombreux. Comment identifier le modèle qui permet le mieux de poser des questions d'ordre éthique, de les développer dans un questionnement, tout en ouvrant avec l'autre une perspective sur les différents mondes possibles, imaginables et souhaitables ? Ce sont là des conditions particulièrement contraignantes, que nombre de théories du dialogue ne prennent pas en compte.
4) Conditions dialogiques et pragmatiques
Ces conditions concernent les éléments nécessaires pour qu'un discours éthique puisse fonctionner dans une relation d'interlocution. On cherchera ces conditions à partir des différents cas d'échecs possibles des énoncés éthiques au sein de la communication.
C'est pourquoi il convient d'examiner les principales de ces théories (Chapitre 7), afin de déterminer celle qui nous permettra de penser un dialogue éthique (tant dans sa forme, que dans ses objectifs). Ou si cela n'est pas possible, de relever les éléments qui seraient nécessaires à une théorie du dialogue en éthique. Dans cette optique seront examinées aussi bien des approches littéraires (Jakobson, Bakhtine, Dürrer), que des modèles formels de logique dialogique (P. Lorenzen), ainsi que des modèles philosophiques, de Platon aux approches narrativo-dialogiques à Habermas (éthique du discours) et F. Jacques (dialogue informationnel). L'on verra que toutes ces approches nous apportent des éléments, tantôt de manière positive, en nous éclairant sur certaines conditions nécessaires, tantôt de manière négative en posant des limites dans la construction de notre modèle.
L'on distingue ensuite (Chapitre 8) plusieurs types de dialogues en éthique à partir d'exemples issus de la littérature et du théâtre (Les Sept contre Thèbes, Hamlet, Tartuffe, Crime et châtiment, Les Mains sales, Les Justes, La Peste, Antigone, Le Maître de Santiago etc.) notamment en s'interrogeant en premier lieu sur les multiples possibilités d'échecs du dialogue en éthique. Car en effet la réalité nous confronte plus souvent aux échecs du dialogue qu'à son accomplissement. Les limites et obstacles mis en avant (refus de communiquer, mensonge, malentendu, manipulation) dans les différents exemples nous permettront l'ajout de conditions supplémentaires, spécifiques cette fois, à la situation de dialogue et d'échange avec un interlocuteur. Conditions qui ne seront donc plus simplement logiques (comme pour les chapitres précédents), mais qui relèvent de la pragmatique du discours et plus précisément de la relation d'interlocution.
La diversité, formelle des dialogues possibles nous conduit de la construction d'un modèle unique, à celle d'une typologie plus complexe et plus diversifiée. En effet, la pluralité des types de questionnements en éthique (cf. les cinq niveaux de base du questionnement éthique) demande que les grands types soient distingués, et que des conditions spécifiques leurs soient attachés. Deux grandes catégories de dialogues sont présentées, distinguées par le type d'actions examinées : d'une part ceux qui s'interrogent sur des actes accomplis (sur le passé) et ceux qui s'interrogent sur des actions non encore accomplies (futures).
Les conséquences de cette vision de l'éthique à travers les instruments du langage, de la logique et plus précisément du dialogue nous conduisent à porter un regard critique sur certaines formes d'éthique contemporaine et plus précisément sur les diverses formes de naturalisme qui se développent notamment en éthique des sciences de la vie. Pour comprendre la portée critique de l'éthique que nous proposons, il est nécessaire de présenter un bref panorama de quelques naturalismes en éthique - tant philosophiques que scientistes. On s'interrogera sur le type de raisonnement proposé par ces naturalismes, en cherchant à mettre en évidence les constantes qui permettent de les caractériser. Les points centraux de ces caractères concernent la nature des normes éthiques, la manière dont elles sont découvertes, et les conséquences sur le rôle même de l'éthique. A partir des ces éléments apparaissent certaines insuffisances des positions naturalistes - tant sur le plan logique - que scientifique.
On s'interroge ensuite sur un cas particulièrement intéressant d'éthique, car le plus souvent touché par les réductionnismes naturalistes : la bio-éthique. Est-elle nécessairement vouée au naturalisme, de par son objet (les sciences de la vie, de l'environnement) ? En effet la bio-éthique est le plus souvent visée par les réductionnismes de ce type. Nous cherchons à comprendre ce phénomène sur le plan épistémologique de la relation entre deux types de questionnements. Scientifique et éthique. Comment le réductionnisme naturaliste agit-il sur le questionnement lui-même ? Quelles sont les conséquences d'une assimilation du devoir-être au fait ? D'une identification de l'éthique avec une investigation de type scientifique ? Comment distinguer les questionnements scientifiques et éthiques ? On comparera le réductionnisme à un retour hors du schéma dialogique, dans ce contexte, le dialogue étant pensé dans la relation des disciplines en présence (science et éthique). En d'autres termes le naturalisme réduit les mondes possibles et souhaitables, à un seul type, celui des mondes réalisables- effectivement possibles. Si l'on reprend les schémas en arbre de von Wright, le désirable, ou le bien ne vient plus privilégier certaines alternatives parmi l'ensemble des possibles.
Mais comment articuler ces deux types de questionnements-sans réduire un mode d'interroger par l'autre ? Si l'on se représente la bio-éthique comme un dialogue nécessaire entre les représentants des divers domaines concernés (proposant chacun des ensembles de mondes possibles, parmi lesquels des mondes normés), alors le naturalisme ressemblerait à un monologue du scientifique avec lui-même. Et de manière encore plus précise à un monologue qui se limiterait à un seul type de questionnement : celui qui concerne le possible, le réalisable.
Cette prétention à remplacer tous les ordres de questionnement par celui de la science, est non seulement idéologique, mais surtout illusoire. En effet, à chaque étape de son investigation le chercheur en sciences expérimentales doit faire des choix, qui ne sont pas seulement scientifiques. L'analyse de quelques protocoles de recherche en médecine, met en évidence que ce type d'investigation s'inscrit dans un réseau communicationnel complexe. Les questions scientifiques s'articulent à nombre d'autres interrogations qui ne se limitent pas à des éléments d'ordre factuel (sur la situation initiale, les risques, les législations en vigueur, les pratiques, l'état des connaissances).
Pour comprendre comment un questionnement éthique s'articule à une interrogation scientifique, et quelles sont les conséquences de cette articulation pour le texte scientifique, on examine le travail d'un comité d'éthique de la recherche (délibérations des comités, échanges de lettres avec les investigateurs). Quelles sont les questions et demandes des membres des comités à propos des protocoles de recherche ? Quels sont les aspects et problèmes relevés ? Les modifications demandées et les effets de ces modifications sur le protocole lui-même ? Les différentes manières que l'éthique a de s'articuler aux questionnements scientifiques sont ainsi profilées.
Le chapitre 10 propose de penser ce dialogue science-éthique à partir de la théorie de Nelson Goodman, en considérant qu'un dialogue est non seulement possible, mais requis, entre ce que l'on considérera comme deux « cadres de référence », science et éthique. L'importance d'unifier ces modes de pensée, non pas dans un réductionnisme, mais dans une relation de communication, s'avère aujourd'hui et peut-être plus que jamais nécessaire. Le modèle dialogique pourrait ainsi s'étendre et se situer entre deux épistémologies, deux modes de questionnements, deux façons de faire des mondes.
Create date
19/11/2007 10:23
Last modification date
29/05/2020 10:48
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